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EXPOSITION > LA FRANCE VUE D'ICI

HERVÉ BAUDAT

Oublis et éblouissements / Corse : Saisons, chansons douces

Corse, saisons et chansons douces : Je photographie ceux que je croise. Je vais un peu au hasard. Je traîne à Aullène vers la fontaine de l’Andriaccia, ou le quartier de la Teggia à Monaccia. J’erre sur les plages en hiver, j’escalade les montagnes ; dans les mêmes lieux reculés de cette île de Beauté que j’ai toujours connue et aimée. Depuis mes cinq-six ans, pour moi, rien n’a changé.
Mais la photographie est cruelle et les grains d’argent acides : l’enfance disparaît des visages, la vieillesse laisse entrevoir l’absence, les paysages subissent l’usure des saisons, des incendies. Les villes s’agrandissent, les villages se vident. On ferme les commerces. Hors saison, de plus en plus de volets restent clos. Beaucoup de ces images sont prises – avec ma quincaillerie argentique 6 x 7 et 4 x 5 habituelle – dans le sud de la Corse : aux alentours de Monaccia et d’Aullène, les villages de mes grands-parents.

Oublis et éblouissements : « Je reste au lit pour fermer les yeux, comme ça, je ne vois plus rien. Pas parler. Rien. Je suis là toute la journée. C’que je voudrais, admettons, c’est partir d’ici. J’étais pas pour être ici. Moi, j’aime bien Paris. J’aime bien chanter. » Mme D.
Services hospitaliers dits « de long séjour » spécialisés Alzheimer. Lumière des néons, le soleil est rare. Les patients sont assoupis. Chacun est à sa place. Nul ne bouge, si ce n’est pour les repas ou les animations – des chansons, des lectures. La télévision tourne en continu dans la salle commune – jeux télévisés avec paillettes. Personne ne regarde vraiment, ou à peine. Je viens d’arriver, j’installe mon appareil photo sur un trépied au milieu du couloir. Je vais saluer monsieur G., posté devant sa chambre avec sa valise parce qu’il va, dit-il, bientôt rentrer chez lui. Plus loin, je croise madame J. qui attend sa maman. Les autres dorment. Ou soliloquent. Ou pleurent. Ou hurlent. Parfois surgissent des éclats de rire.
J’ai l’impression de photographier dans un théâtre de mémoires percées, un labyrinthe où lentement le Minotaure dévore les souvenirs. Je suis le témoin de ce retour vers l’enfance où l’on désapprend tout : écrire, lire, tenir une fourchette. L’obscurité recouvre comme un drap les années vécues. La photographie ne rend pas la mémoire. Je ne fais que donner à voir.

© Hervé Baudat

BIOGRAPHIE
Né au commencement des années soixante-dix, Hervé est toujours attaché aux grains d’argent et autres chimies acides. Auteur de portraits d’écrivains, on peut le croiser dans son petit village au sud de la Corse, en Vénétie hivernale, au fin fond des Carpates, dans les couloirs des services de gériatrie des Hôpitaux de Paris…

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